AGADIR - UN FOYER DANS LA TOURMENTE EN 1960

par le Médecin Principal Bouchet

 

S'il existe quelques symboles de continuité dans l'effort, c'est bien le Foyer d'Agadir qui nous l'a montré avant, pendant et après le séisme d'Agadir (Maroc) en 1960.


Quand tout s'effondre au rythme des grandes catastrophes, quand l'essentiel paraît capital, quand la survie est le problème immédiat, combien a pu paraître simple, quelquefois puéril de continuer à faire marcher un Foyer au milieu des ruines et des deuils.


Et pourtant, Monsieur et Madame Verne avaient compris qu'il fallait absolument conjurer le sentiment de précarité et faire revivre les équipages en les écartant d'un état d'esprit d'abandon, et d'un sentiment lancinant de l'ennui et du définitif. Alors, sans cahots, sans à coup, l'on vit ces deux directeurs de Foyer poursuivrent leurs activités, très naturellement, comme si rien ne s'était passé, et ce fut une belle victoire de la vie de redonner aux fins de cauchemard l'allure d'une activité étale, sereine et quasi normale, en apparence au moins.


Car rien ne fut facile ni normal.


Il n'était pas facile de faire reparaître le journal "Périscope", de ramener les adeptes à l'atelier de peinture, de remettre en route les cours du soir, le cinéma avec les fauteuils récupérés de quelques carcasses d'avions...


Il n'était pas facile de créer de toutes pièces une laverie avec des machines à laver glanées à Casablanca auprès de commerçants généreux.


Il ne fut pas facile pendant une semaine d'épouvante et de panique de calmer les esprits, d'accueillir à titre privé des dizaines de garçons désarçonnés par la fatigue, l'émotion et l'inquiétude.


Bien sûr, l'autorité militaire pourvoyait à l'essentiel, mais l'essentiel n'était pas tout pour ces jeunes gens isolés dans des conditions inhabituelles. Alors le Foyer éclata selon les déplacements de Monsieur et Madame Verne et l'on vit éclore une foule de réalisations, ou on les retrouvait toujours à quelque niveau que ce soit.


La Croix Rouge installait des centres médicaux quelque part ; il y avait toujours un Verne en train de charrier des lits ou des couvertures, qu'il réussissait d'ailleurs à alimenter par avion entier en provenance d'Allemagne, venu Dieu seul sait comment.


Agadir n'est plus, mais la Base reste ; la Base qui s'est dépensée sans compter ; la Base qui essaye maintenant de panser ses blessures et surtout d'oublier, après ces moments de fièvre. L'oubli est dur à obtenir, des secousses vont encore maintenir l'angoisse pendant longtemps. Et surtout l'on se retrouve seul, avec des familles séparées, des amis perdus et, hélas, un cimetière qui n'existait pas auparavant.


Aussi, n'oublierai-je jamais ceux qui nous ont réinsufflé courage et joie de vivre. Ceux qui, délaissant leurs propres problèmes, se sont alors dépensés de tous côtés, se sont alors dévoués pour tous afin de refaire de cette Base une grande famille. Ils ont su consoler les tristes, faire oublier leur isolement aux séparés. Ils ont fait du Foyer le lieu de réunion par excellence, le centre d'attraction de tous. Ils nous ont fait oublier qu'"avant", il y avait une ville autour de nous. Ils nous ont redonné goût de sourire.


Monsieur et Madame Verne, comme tous ceux qui ont vécu cette époque, j'en garde un souvenir inoubliable et je veux encore vous en remercier.


(Témoignage du Médecin Principal Bouchet recueilli en 1970)