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CARNETS DE ROUTE

Découvrez le talent de quelques Directeurs et Assistants de Foyer sous forme de dessins, poèmes et récits.

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TENUES DU PERSONNEL

Dessins des tenues du personnel réalisés par Daniel Gouzien.

QUAND J'ENTENDS LE MOT ANIMATION...

QUAND J'ENTENDS LE MOT ANIMATION... J'ALLUME MON TELEVISEUR

 

Le voici donc ce mal, qui de la vie des Foyers,
A détruit l'harmonie !
Tous les soirs à 20 heures les hommes sont seuls,
Serrés les uns contre les autres, face aux étranges lucarnes ;
Le Directeur de Foyer, lui, pour peu qu'il soit méridional,
Se mord les mains et s'écroule en sanglots sur la scène du Foyer,
Face aux fauteuils vides,
Les Artistes qu'il a fait venir ce soir-là,
Tenteront vainement de le consoler,
Puis ils repartiront dans la nuit, sans un applaudissement.
Le lendemain, parce qu'il est homme dynamique,
Le Directeur de Foyer, oubliant son échec,
Parlera d'avenir avec ses collègues.
- Oui, mon cher, un Foyer tout neuf !
Ils vont "casser" l'ancien,
Les travaux commencent demain ;
D'ailleurs, grâce à mon intervention,
Rien ne manquera, il y aura même
Six salles de Télévision ! ...

 

Signé : Assistant de Foyer Jean-Paul SENET (1981)

 

PREMIERE IMPRESSION

Nous entrâmes timidement au foyer
Nous étions sept nouvellement embarqués
Courtoisement les bonjours s'échangèrent
Dans notre nouvelle unité à terre.

 

Nos spécialités étaient très variées
Les assistants de foyer et fourriers
L'ancien détecteur et le transmetteur
Désiraient prendre leur travail à coeur.

 

Puis nos deux instructeurs se présentèrent
Sans bandes dessinées, aucun phylactère
Dans un jargon d'assistant de foyer
La vie nous semblait bien rêver.

 

Mais le travail nous a vite submergé
La comptabilité, les exposés
Les règlement des foyers, les spectacles
Tout nous paraissait être des oracles.

 

Dans cet univers, nous sommes disponibles
Offrant aux marins des animations
Cherchant des activités digestibles
A travers une multitude d'inventions.

 

Signé : Assistant de Foyer Philippe RAOUL. (1983)

 

BOUTS RIMES...

TOULON ce 31 Janvier 1983

en forme d'excuses et de remerciements.

 

C'était un vendredi, le dix-sept de Décembre,
de l'An quatre-vingt deux, au Cercle du Marin.
Nombreux étaient venus pour le voir et l'entendre
leur faire ses adieux et leur offrir le vin.
D'autres avaient écrit, ou fait des télégrammes
parce que l'ayant connu, à TOULON ou ailleurs
ils avaient comme lui servi la même flamme
et voulaient témoigner ainsi, avec leur coeur.
Mais Fernand l'avait dit, puisqu'il prenait la suite,
des chèques et des mandats lui étaient parvenus.
Il fallait qu'avec lui, le choix soit convenu
pour une acquisition qui n'était pas fortuite.
Dès lors il fut ému et comblé à la fois.
Lui qui avait souvent évoqué les prophètes
cité les paraboles et affirmé sa foi
il avait simplement dans sa petite tête
imaginé qu'un Livre et pour lui le plus Grand
pourrait être relu au cours de sa retraite.
Et même envisagé, comme fait un enfant
que sa compréhension serait presque parfaite.
D'accord lui dit Fernand, tu l'auras donc ta Bible
mais ce que j'ai reçu nous permet de t'offrir
en plus au Livre Saint de quoi te divertir,
longtemps, où tu voudras et de manière audible.
C'est ainsi qu'il lui dit qu'il avait repéré
dans un grand Magasin ou un Supermarché
une chaîne de luxe aux grandes performances
qu'il pouvait dire « oui » en toute confiance.
L'affaire étant réglée il se mit à penser
à ce qu'il devait dire à tous ses camarades,
en présence du « Chef » et aussi d'Amiraux.
Il ne pouvait partir sur une galéjade
mais dire un grand Merci pour d'aussi beaux cadeaux.
D'autant qu'à LORIENT, par l'ami SENEGAS
on avait demandé "quel est son tour de tête ?
car nous voulons couvrir le Bol à Jo LACAS,
et lui faire adresser une belle casquette".
Alors pendant huit jours, il refit l'inventaire
des copains, des faux-culs qu'il avait rencontrés
des succès, des échecs, des joies et des colères,
et des leçons utiles qu'il en avait tirées.
Il se remémora les anciens disparus :
Le Commandant Millot, le Père Grandperrin,
ses rapports avec eux, ainsi qu'il les vécut.
Sans oublier Thérèse, parce qu'il l'aimait bien,
Elisabeth aussi, Diot, le Grand Louis,
Blanchet, le Grand Joseph et Jauréguiberry
Bref ! tous ceux qui sont morts et parfois oubliés
et, au soir du Départ il voulait en parler.
Il se référait à Lyautey, à De Gaulle
à Theillard de Chardin, à Saint-François de Paule
et même pour certains, au vieil oncle Prosper.
Car la vie des Foyers n'était pas en Enfer.
Il lui serait aisé de prouver le contraire
et de dire comment, avec ses objectifs
le rôle des Foyers est un bien nécessaire
et qu'en gros leur bilan est toujours positif.
Donc, une fois de plus il pourrait démontrer
comme un compatriote, du nom de VALERY,
que celui gui est seul, quelque soit son métier,
n'est jamais où qu'il soit, en bonne compagnie.

 

Hélas, trois fois hélas, le jour de la ribote,
certainement puni par où il a péché,
il fut handicapé du côté de la glotte.
Et ce fut le désastre lorsqu'il voulu parler
c'est pourquoi, aujourd'hui, jour du « Dégagement »,
il essaie de traduire, de façon maladroite
ce qu'il aurait bien dit, c'était son sentiment,
si la grippe ou le sort ne l'avait mis en boîte.

 

Signé : DFHC LACAS

 

A CHAQUE ASFOY SON SAPIN DE NOEL...

Dessins humoristiques parus dans le Bulletin de l'Amicale - 4° trimestre 1966.

LA BRIQUE DU PERE VALENTIN

Le père VALENTIN était malade, bien malade. Il y avait plus de quinze jours qu'on ne l'avait plus revu dans le petit bourg de CRENNES, voisin de sa métairie. Pour la première fois depuis près de trente ans qu'il était dans le pays, il n'avait pas assisté à la « Grande Foire », où l'on était habitué à voir chaque année son ventre imposant se promener, à l'abri d'une ample blouse bleue, parmi les truies gorinières et les juments suitées.

 

Inquiet de cette absence inaccoutumée, et un peu curieux aussi, conne tous les paysans, un de ses voisins, Maître PIERRE, riche fermier des environs, avait enfin décidé de s'en aller à la Mersillaie pour y quérir des nouvelles. Tout de suite la mère JAVOTTE - ainsi appelait-on la digne moitié du père Valentin - l'avait fait entrer dans la grande chambre qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de salle de réception. Là, il avait pu voir, sur un grand lit à baldaquin, le maître de céans, la face congestionnée, suant et soufflant conne un bœuf à la charrue ; et il avait compris alors pourquoi le père Valentin avait déserté la Foire.

Dame ! C'est qu'il avait l'air bien mal en point, le pauvre bonhomme! Aussi en sortant de la chambre, Maître Pierre avait-il dit à la mère Javotte de l'air de quelqu'un qui s'y connaît :

- « Vous feriez ben d'aller qu'ri le médecin, mère Javotte, rapport à votre homme. Cà serait plus prudent ! ».

 

Et la mère Javotte, soudain inquiète, avait fini par se décider. Le lendemain même elle avait pris la grande jument grise, qui sommeillait à l'écurie, l'avait attelée à la vieille carriole qui dormait aussi sous le hangar appuyée sur ses deux brancards, puis elle était partie au bourg demander le médecin.

Celui-ci arriva vers la fin de l'après-midi à la Mersillaie, dans sa petite Citroën chocolat, une énorme trousse sous le bras.

Le père Valentin somnolait. Il le réveilla en le saluant d'un vigoureux : « Eh bien ! Père Valentin, qu'est-ce qu'il y a donc ? Cà ne va pas ? »

Le bonhomme ouvrit les yeux, les tourna légèrement vers le nouveau venu, et se contenta de répondre sourdement : « Faut croire ! »

Au pied du lit la mère Javotte, les deux poings sur les hanches, le coin de son tablier bleu relevé jusqu'à la ceinture, attendait la décision suprême qui allait tomber de la bouche de celui qu'elle considéraitcomme une espèce de devin, intermédiaire entre le « mégeilleux » et le « sorcier ».

 

Pour une brave femme, pour sûr que c'était une brave femme que la mère Javotte. Mais dame ! Comme on dit, elle n'avait pas inventé le Saint-Esprit.

Ayant posé son chapeau et sa trousse sur une chaise, le Docteur auscultait le malade, lui tâtait le pouls. Il compta les pulsations à la minute, puis rejetant draps et couvertures, il se mit à pétrir consciencieusement le ventre du patient jusqu'à ce que, content de son examen, il déclarât :

« Ce n'est rien. Seulement quelques précautions à prendre. Je vais vous faire une ordonnance que vous porterez chez le pharmacien ».

Puis, se tournant vers la mère Javotte et lui adressant plus particulièrement la parole :

« Votre homme sera vite rétabli, allez ! Vous n'aurez qu'à lui donner une cuillerée à bouche, matin et soir, de la potion que vous délivrera le pharmacien. Mais surtout veillez à ce qu'il n'ait pas froid. Vous lui mettrez donc sur le ventre une brique bien chaude enveloppée dans un linge bien sec ».

Ceci dit, il reprit son chapeau et sa trousse, empocha les honoraires, puis, ayant salué la brave fermière tout ébahie, il sauta dans son automobile et reprit le chemin du Bourg.

 

Deux jours après, la mère Javotte revenait de nouveau sonner à sa porte. « Son homme n'allait point bon en tout ». Non seulement il n'y avait pas d'amélioration, mais maintenant il se plaignait du ventre, dont il ne souffrait pas auparavant.

- « Vous avez pourtant bien fait tout ce que je vous avais dit ? »

- « Oh ! Oui ! M'sieu le Docteur, même que je cré ben que c'est ça qui y a donné mal à son ventre ».

- « C'est bon ! Rentrez chez vous. J'y serai dans un instant ».

En effet, environ une demi-heure après le retour de la bonne femme il était de nouveau auprès du malade.

II eut à peine passé le seuil que ses yeux furent frappés par la hauteur anomale des couvertures qui recouvraient le bonhomme. On eut dit que le pauvre père Valentin, déjà très gros auparavant, avait triplé de volume.

Aussitôt il s'approcha du lit, et, soulevant les draps, que vit-il ?

… - un immense torchon blanc recouvrant une éminence d'où se dégageait une odeur pestilentielle, et, dans ce torchon, une pauvre bique aux poils tout roussis, les quatre pattes liées ensemble, qui le regarda d'un oeil terne en poussant un bêlement plaintif.

 

La pauvre femme, ignorant ce qu'était une « brique » en terme de médecine, et croyant avoir mal entendu, n'avait rien trouvé de mieux que d'aller détacher l'unique chèvre de la métairie, de la faire chauffer devant l'âtre au risque de la faire rôtir toute vive, et de la mettre sur le ventre de son malheureux époux.

 

Signé : R.J. CHARPENTIER

 

A L'ASSISTANT DE FOYER...

par Henry LACAS

 

Dans les Foyers
Mon p’tit ami
Tu vas rentrer
Gagner ta vie
Puisque marin
Tu ne l’es pas
C’est de biffin
Qu’on te trait’ra
Au B.S.I.
Chez le bidel
Tu s’ras suivi
Par des jumelles
Mais si le soir
Malgré l’sommeil
T’as pas le noir
C’est l’essentiel
Le sacerdoc’
La vocation
C’est des mots d’passe
Y a pas d’raison
D’les rabacher
Pour s’affirmer
Fais ton boulot
Et laisse… causer
T’auras toujours
Une occasion
Dans les concours
Aux excursions
Ou bien à table
Si t’as du cran
De leur montrer
Qu’c’est pas du flan
Et puis aussi
En fin de mois
Fais du boni
Mais pas pour toi
Un jour ou l’autre
Ils verront bien
Que tes efforts
C’est pour leur bien
Et le Pacha
Souvent en tête
T’aidera à
Monter des fêtes
Tu s’ras connu
Dans la maison
Et soutenu
Et ça c’est bon
Une fois l’an
Quel sacrifice
Les figurants
Se réunissent
En conférence
Pour Paris
Tes doléances
Ils auront pris
Et de retour
Ils te diront
Que c’est en cours
De tenir bon
Que l’an prochain
D’nouveaux statuts
Ca c’est certain
Seront parus
En attendant
Sur ton labeur
Avec mordant
Avec ardeur
Repenche-toi
Et essayes donc
Encore un’ fois
De faire un bond
Regarde bien
Si l’ cinéma
Fonctionne bien
Et si tu as
Des capitaux
Pour quelques disques
Ou un’ radio
Qu’est-ce que tu risques
D’ voir arriver
Quelques conseils
Par le courrier
Qui est officiel
Mais t’en fais pas
Et n’aies pas peur
Mêm’ si on t’a
Traité d’ râleur
Car c’est normal
Si tu réponds
Qu’ t’es aussi marl’
Que ton patron
Qu’ t’es assez grand
Pour t’ débrouiller
Et qu’ t’as pas b’soin
D’êtr’ piloté
Le service central
Te connaît pas
Pour ton moral
C’est mieux com’ ça
Sur tes bilans
Qu’il pige au pif
Il te balanc’
« administratif »
Dans l’unité
Par ton micro
Si t’as « charrié »
T’es « rigolo »
Alors mon vieux
Fais comme moi
Fais de ton mieux
Touche du bois
Si t’as jamais
Eu de pépins
C’est qu’ t’es aidé
Par le destin
Ou bien alors
Tu es complet
Ou le plus fort
Ou bien s’condé
Et quand tu seras
Directeur
Tu t’autoris’ras
Avec bonheur
Bien mieux que moi
Et sans bidon
A faire com’ moi
Une chanson …

 

NDLR : A chanter sur l’air de « Paris canaille » … peut-être en raison de l’esprit un peu crapule du gars qui a écrit ce texte.

 

LE COFFRE DU MARIN

par Ludovic LE PAGE

 

Aprement disputés dans les ventes aux enchères

Toujours sur le couvercle on peut lire trois noms

Les noms du matelot, du port et du navire

Et ce sont ces noms là que chantent la chanson

 

Le coffre d'un marin est rempli de tempête

De vent, de sel et d'eau, mais aussi de soleil

D'horizons lumineux, de crépuscules, de fêtes

De merveilleux rivages aux couleurs sans pareil

 

Le coffre d'un marin est tapissé de filles

De blondes aux yeux d'azur, de brunes aux yeux ardents

De senteurs de camphre, de poivre et de vanille

De bâtonnets d'encens, de parfums d'orient

 

On y trouve pêle-mêle, papillons, coquillages

Colliers à quatre sous et foulards délavés

Souvenirs sans valeur d'un précédent voyage

Souvenirs oubliés mais cependant gardés

 

On y trouve aussi de longues lettres de femmes

Très très souvent relues et puis relues encore

Des boucles de cheveux et des portraits sans âme

Regardés en cachette quand le bateau s'endort

 

Si tu reçois un jour un coffre en héritage

Ne gratte pas le nom pour y mettre le tien

Ce serait inutile et ce serait dommage

Ce coffre restera le coffre d'un marin

 

L'ASPIRATEUR

par Robert PIZAY - Dessin de l'auteur

 

Assez régulièrement, de nouvelles silhouettes apparaissaient dans le village. Parfois, on les rencontrait quelques années de suite, puis tout à coup, elles disparaissaient comme escamotées par le destin. Certains nouveaux venus étaient arrivés là pour y tenter leur chance, d'autres, pour ne s'y retirer qu'un moment. Quelques uns étaient prêts à la conquête de ce coin plongé dans le calme de ses habitudes, ne semblant attendre que de l'initiative et un sens commercial venu d'ailleurs. Pour eux, ce terrain était vierge, il n'y avait qu'à foncer.

 

C'est ainsi que débarqua un grand gaillard à la taille déjà enveloppée. Il s'appelait Jacques.

Il faisait partie d'une équipe de représentants organisée pour rayonner dans toute la région. Leur but : faire valoir aux yeux de tous les braves gens d'alentour un objet miracle. Celui-ci était indispensable, toujours efficace, utile dans toutes les maisons, ateliers, garages et véhicules. Il faisait place nette sur tissus, bois, objets divers, moquettes, coins et recoins, facilitant la vie l'entretien et le travail : capable d'apporter plus d'hygiène et de confort, j'ai nommé « l'aspirateur ».

 

Evidemment, cet appareil était à vendre, mais son acquisition pouvait se dérouler par petites traites successives. Leur maison était là, capable de s'adapter aux budgets des ménages et de se mettre à la portée de toutes les bourses.

 

Jacques avait un teint coloré qui respirait la santé. Ses yeux, par la certitude de futurs succès commerciaux, étaient devenus ronds avec la pupille presque fixe. En permanence, un large sourire épanouissait sa figure prête à s'esclaffer au moindre mot : alors, le cou se gonflait vers le bas sous la pression d'un col blanc trop amidonné mais qui mettait en valeur une élégante cravate à rayures bleues.

Son costume trois pièces était impeccable, avec des plis de pantalon bien nets, et ses chaussures brillaient de l'éclat du neuf. Il se distinguait par deux stylos dépassant de la pochette du veston : l'un pour le noir, l'autre pour la couleur, on ne sait jamais.

Enfin, il tenait solidement en main une mallette noire. Là, à n'en pas douter, se trouvaient catalogues publicitaires, documentation, mais surtout, le carnet à fiche encore vierge pour les commandes à venir.

 

Plus loin, dans sa voiture, deux spécimens de l'appareil avec l'ensemble de leurs accessoires : l'un pour la démonstration, l'autre pour la vente.

 

Tel quel, sans un poil de travers, ayant appris par cœur les formules de politesse et l'art du faire valoir, il devait réussir et de cela, dès le départ, il n'avait aucun doute.

Maintenant, il lui fallait tirer les sonnettes, attendre sur les paliers, ou héler parfois d'un : « Y a quelqu'un ? » les gens perdus au fond de leur atelier ou de leur jardin. Si la porte se refermait, il lui faudrait quand même insister, déployer son matériel sans qu'on le lui ait demandé et surtout, développer cet art de la communication et de la bonne humeur, source de toute bonne affaire. De toute manière, il fallait y croire, car chaque ménage avait besoin de son aspirateur, c'est sûr. L'art de la persuasion s'imposait, c'était le métier.

 

Jacques, tout juste sorti de la Marine, avait suivi un stage pour cela avant d'être lâché dans la nature avec six de ses nouveaux collègues nantis des mêmes moyens.

 

Je sus tout cela car je fus un des premiers contacté dans leur démarche : ma porte étant toujours grande ouverte et mon commerce accueillant; de plus, je disposais d'une grande cloche de l'« U.S. Navy » dont le son aurait pu réveiller tout un équipage : on ne pouvait donc pas me louper. J'eus un moment les six démarcheurs sur le dos, qui en profitèrent pour faire le point sur leurs prospections respectives.

 

Le moulin se présentait à eux comme un lieu idéal, propre à l'utilisation de leur appareil. Tout y était réuni pour la démonstration complète de ses qualités : poussière, copeaux de bois, déchets de papiers, cendre de cheminée, le tout enrichi de toiles d'araignées. Un vrai régal pour un aspirateur de marque. Il n'y avait qu'un problème, c'est que je n'avais pas de sous pour m'en payer un.

Tous ensemble, ils tachèrent de me convaincre.

J'acceptais pour demeurer aimable, d'assister à une démonstration purement gratuite. On sortit l'engin et tous ses accessoires, et il vibra joyeusement en aspirant goulûment tout ce qu'on lui présentait.

J'en convenais, il était formidable, et il aurait pu faire mon bonheur. Seulement voilà, je n'en avais pas les moyens. D'ailleurs, je pouvais faire la différence, car j'en avais déjà un, mais tout petit, asthmatique, que j'avais acheté en réclame à la COOP, et il fallait lui présenter la poussière sous le nez pour qu'il se décidât à l'absorber. Alors que celui-là, évidemment...

 

Tous ces éléments réunis dans le Moulin sauf un, majeur, bloquaient l'estomac de Jacques. C'était visible, son col blanc semblait lui comprimer le cou : il lui fallait bien un premier client, celui qui entraînerait favorablement la situation et la ferait rebondir joyeusement vers d'autres amateurs pour qu'enfin, la nécessaire réussite commerciale prît son élan.

Tant pis ! Le groupe de représentants se dispersa, s'égayant à nouveau dans toute la région.

 

Quant à Jacques, fort dépité d'avoir loupé une affaire aussi logique, il partit tenter sa chance ailleurs. Mais il revint une fois, deux fois, trois fois. À chaque fois, son sourire était un peu moins épanoui, son col de chemise un peu plus mou sentait le relâchement, sa cravate était moins assurée et son pli de pantalon retombait en accordéon. Puis il se mit à me tutoyer : notre ancienne appartenance à la « Royale » le lui permettait. Parfois, il s'asseyait sur le banc de pierre de l'entrée du Moulin pour y reprendre son souffle, y récupérer des forces et de la conviction. Mais le carnet de commandes, j'en étais sûr, était toujours vierge.

 

Ne désarmant pas à l'idée de conquérir ma commande pour son appareil, il m'invita à souper chez lui. À l'époque, je me contentais de pain et de fromages, ou de quelques biscuits partagés avec Diane dans un coin de ma cheminée. Aussi, toute invitation était la bienvenue.

 

Je me rendis chez lui. Son intérieur était triste, une lumière un peu terne éclairait des meubles de rébus et surtout, une jeune femme au teint très pâle et aux membres rachitiques était penchée sur un ouvrage près de deux enfants en bas âge, tous deux pâlichons. Mais une bonne odeur de soupe au pistou venait de la cuisine et mes narines en frémirent.

Visiblement, tout cela n'était pas l'image d'une réussite sociale.

Nous bavardâmes tranquillement avec, de temps en temps, un rire pour entretenir une bonne humeur inquiète. L'épouse de Jacques servit ensuite un bœuf aux carottes bien chaud, le vin du pays était sur la table dans une carafe et on pouvait se resservir.

Mais je ne pouvais m'empêcher de penser intérieurement : « Ah ! Comme maintenant, la « Royale », cette sorte de vieille dame fort distinguée, si attentive à ses équipages, fournissant le gîte et le couvert, plus la solde et l'uniforme, semblait sécurisante ! Et puis, il y avait les voyages, la camaraderie parfois chaleureuse.

 

Il avait quitté tout cela, croyant que la vie civile n'attendait que lui, et lui ouvrirait les bras pour le mener à la réussite du commerce et des affaires. Maintenant, il tirait des sonnettes en se faisant refouler presque chaque fois, et cela, avec sur le dos, une femme et deux enfants. Où était-il, le temps des tournées de canettes de bière entre « crabes chefs » au foyer.

 

Je connaissais une histoire, mais je la conservais pour moi tout seul : c'était celle d'un gars qui, lui aussi, était représentant en aspirateurs, mais il lui fallait en plus escalader les escaliers d'immeubles qui faisaient parfois cinq ou six étages, pour n'avoir droit qu'à des portes entrebâillées où apparaissait un œil rond et une bouche qui disait : « Non ! »

Le pauvre malheureux à une dernière rebuffade se mit à pleurer comme un enfant. Du coup, la personne apitoyée lui acheta son appareil.

Par la suite, il recommença la même séquence : ça devint son truc, et parfois, cela marchait encore.

 

Je n'aurais pu donner cette astuce à Jacques : cela était trop gros !

Son épouse présenta de la tarte aux pommes pour le dessert avec un petit coup de rouge, ce fut épatant. Puis je saluai toute la maisonnée, en souhaitant confiance et prospérité.

 

On voyait Jacques traversant la place ou le long des rues. Son ventre s'était un peu relâché, sa cravate était de moins en moins sertie au col, le nœud en était lâche et elle pendouillait parfois au dessus du gilet. Le visage lui-même n'était pas toujours fraîchement rasé et avait perdu ses bonnes couleurs luisantes de la prospérité. Quant à la fameuse mallette, elle semblait de plus en plus lourde à porter.

Mais il ne me lâchait toujours pas, obstiné par ce moulin qui, à ses yeux, représentait l'idéal et la raison d'être de son appareil.

 

Par la force des choses, j'en avais besoin, et il m'était indispensable. Il fallait donc que je le lui achète.

Or, il existe une providence, tant pour les Moulins que pour les marchands d'aspirateurs. Celle-ci prit la forme d'un client pour le premier qui devint un client pour le second.

 

Ce ne fut pas un Américain, mais un brave homme qui m'acheta tout un assortiment de plaques illustrées en bois d'olivier. J'avais envie de lui dire : « Assez ! Vous allez vous ruiner ! » Mais il continua son choix. C'était le Bon Dieu, ou l'un de ses saints.

D'un coup, je fus sans doute le premier et peut-être le dernier des acheteurs de Jacques. Enfin, le carnet de commandes, le facturier et les bons de garantie, enfin tout l'arsenal de la fameuse sacoche, entrèrent en jeu.

 

Puis il disparut avec toute sa petite famille. L'aspirateur, lui, resta, et devint pour de longues années un fidèle compagnon de travail, déployant son « ron-ron » familier pour dépoussiérer les plaques gravées et entretenir la netteté de mon univers.

 

LA BONNE AUBERGE

par Robert Pizay - Dessins de l'auteur

 

Depuis de longues heures j'étais de nouveau sur la route. La nuit était tombée et déjà, le froid s'intensifiait augmentant mon sentiment de fragilité.

Il me fallait trouver un endroit où dormir et manger avant que l'heure ne devienne trop tardive.

 

J'avisais au bord de la nationale, une sorte de troquet rudimentaire, bâti en planches et arborant en grand, la mention : «HOTEL RESTAURANT». C'était le genre de lieu qui accueille les ouvriers : ceux des chantiers qui apparaissaient ça et là. Ce truc ne payant pas de mine était sans doute pour moi. On m'y accepterait malgré mon très modeste équipage et j'y avalerais sans doute dans un lieu animé d'éclats de voix et de bruits de pas lourds, un repas simple mais copieux.

 

J'avais pour habitude et dans la meilleure forme de la politesse, de m'adresser au responsable, par un : «Bonjour ! Monsieur ou Madame », selon le cas et pour faire figure de bon client, de demander d'abord, si je pouvais manger, avant de solliciter une chambre pour la nuit.

 

Cette fois, le préposé au comptoir, tout en essuyant ses verres, regarda d'un autre côté et me répondit : «Non !». Visiblement je n'avais pas le genre de la clientèle. Il y avait pourtant là, un tas de gens assez bruyants dont des émigrés de toutes couleurs et il me semblait qu'après tout, je pouvais entrer dans le lot. Je sortis.

 

Dehors, je retrouvais le froid et la nuit, des voitures passaient, vibrantes, sûres semblait-il de trouver la chaleur d'un refuge.

J'étais perplexe quant au caractère de ma réception. A l'évidence, on ne m'avait pas voulu : mais, pourquoi donc ? Qu'est-ce qui avait pu me faire déparer à ce point du style de cette maison : où m'accepterait-on alors ?

 

Je continuais ma route en douceur, scrutant la nuit, à la recherche d'un lieu plus hospitalier.

 

Sur ma gauche, de la lumière, des voitures stationnant sur un parking.

Le modernisme du bâtiment, les belles voitures, les grandes baies vitrées derrière lesquelles, on-voyait évoluer les garçons en veste blanche, les couples bien mis et les dames élégantes, tout cela était pour moi du grand luxe.

 

Tant pis ! J'y allais. Je garais la 2 C.V., caressais Diane en lui disant d'attendre et je poussais la porte.

 

Dedans, les voix étaient des murmures, on entendait des bruits de couverts et d'assiette, une chaleur bienfaisante et douce m'envahit.

 

Un monsieur et une dame d'un certain âge étaient à la caisse : «Bonsoir, puis-je manger s'il vous plaît ? - Mais bien sûr Monsieur - Je pourrais aussi avoir une chambre pour la nuit ? - Oui, avec plaisir.»

Et m'enhardissant à l'extrême : «J'ai mon chien avec moi, il est très sage, est-ce que je peux le faire entrer ? - Mais je vous en prie Monsieur, il n'y a pas de problème.»

 

J'allais chercher ma Diane dans la voiture et m'installais à une table.

Il y avait une nappe blanche, des couverts brillants : c'était merveilleux.

 

Bientôt un garçon très aimable m'amena un potage fumant, puis sans que je l'eusse demandé, une grande écuelle de mangeaille pour Diane : Ah ! que ce fût bon et que ce moment fût heureux.

 

J'appréciais avec délices, le bonheur feutré qui m'arrivait et la présence de tous es gens semblant à l'aise dans leurs atours bourgeois.

Là un couple dont les liens conjugaux ne faisaient pas de doute, ici, peut-être un Monsieur sortant un Dame, plus loin, des gens plus jeunes, s'exerçant à leurs premières sorties. Là, un Monsieur seul dont l'attaché-case indiquait la fonction commerciale ou industrielle.

Et parmi tout ce monde, les allées et venues quasi chorégraphiques d'un garçon et d'une serveuse.

 

De petit peu en petit peu, j'absorbais le contenu de la soupière, n'en laissant qu'un soupçon par manière de principe et pour ne pas passer pour un goinfre.

Suivirent des hors d'oeuvre richement variés et d'excellente mine, une savoureuse blanquette de veau et un dessert, le tout arrosé d'un pichet de vin rouge : Ah ! que ce fût bon.

 

De temps en temps j'en refilais un petit morceau à Diane, sous la table qui me fixait de son beau regard d'envie.

La salle se dépeupla peu à peu.

 

Il était temps que j'aille moi aussi me coucher. On ne fit aucune objection à ce que ma compagne dorme à l'abri avec moi.

Comme ce fût agréable, des draps, du chauffage, un lit. Il faut dire que depuis trois ans, je passais mes nuits sur un lit de camp ou sur mes coffres de rangement avec un simple sac de couchage. En cette douce nuit, je faisais la différence.

 

Le lendemain matin, frais et dispos, je m'avançais vers le comptoir pour régler mon addition. On me tendit un sac de nougat en cadeau.

 

L'homme me sourit : " Vous ne m'aviez pas reconnu ?
- Non
– C’est vous qui m'aviez organisé mon pot de départ à Bizerte, il y a déjà trois ans, je travaillais comme employé civil sur la base
- Honnêtement, lui répondis-je, je ne m'en rappelle pas : mais ce n'est pas grave et je suis vraiment très heureux d'avoir pu vous rendre ce service. A l'époque j'avais une vie très agitée. Ce fût une période extraordinaire parfois tendue. J'ai été heureux vraiment de faire ce que je pouvais vis-à-vis de chacun."

 

Je pris l'addition : elle était de pure forme. J'étais étonné, ravi, réconforté. C'était un peu Noël dans mon cœur.

 

A Bizerte, j'étais détenteur de richesses revenant à une collectivité, de moyens qu'il fallait rendre aux intéressés, de services qu'il fallait prodiguer sur cette base fermée sur elle-même en pays étranger, presque ennemi.

 

D'énormes moyens disparaissaient alors, bêtement. N'ignorant rien de ma pauvreté future à La Motte et de mes difficultés à venir, j'avais rempli mon contrat jusqu'au bout. Ce retour inattendu de reconnaissance m'alla droit au cœur et me réchauffa.

 

La route me reprit bientôt, avec la 2.C.V., Diane et tout mon attirail.

Vers le Nord.